Grésillements

 

Amandine Lamand est une artiste textile belge qui place ses activités sous l’égide de CAÈS, une entité recouvrant à la fois son travail individuel et le travail qu’elle ouvre à la collaboration.

Son parcours débute à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles où elle se forme dans l’atelier de design textile à diverses techniques, qu’elle explore et apprivoise au fur et à mesure de cinq denses années d’études. Diplômée et lauréate en 2011.

Initialement c’est le domaine de l’ameublement qui l’attire : là où le textile trouve mille et une applications tant en ce qui concerne les objets que l’agrément de l’espace.

Mais bientôt vient se greffer à cet intérêt une curiosité pour la création plastique libre, détachée d’une vocation utilitaire explicite. C’est ici qu’elle voit naître ce qui se révèle comme les enjeux de sa pratique. La création est toujours une forme de recherche de l’univers esthétique qui existe déjà en chacun de nous et que les productions que nous mettons au jour expriment, tels des indices. On ne cesse de revenir aux mêmes tensions, aux mêmes attraits, et c’est à travers cet incessant retour qu’on se découvre un langage. 

 

Les premiers accents du langage plastique d’Amandine Lamand, tels qu’elle les voit surgir et tels qu’on les devine en tant que spectateur semblent tenir dans les détails suivants. D’abord, indiquons qu’il existe en quelque sorte deux ensembles de travaux dans sa pratique: les  « tableaux tissés » comme elle les nomme, et un travail d’installation et/ou de confection d’objets : deuxième domaine où s’illustre tout particulièrement le travail collaboratif qu’elle engage.

Dans les « tableaux tissés », on note premièrement un intérêt manifeste pour le blanc qui est souvent la couleur de fond, de base. 

Deuxièmement, cette surface de base de couleur blanche n’est là que pour être mieux rehaussée par des couleurs venant en touches disparates. Ce sont tantôt des points de couleurs qui sont piqués dans le tissu au moyen de la broderie. Tantôt nous voyons des fils de couleurs qui sont discrètement insérés dans la trame du tissu blanc au moment du tissage, ce qui instaure de discrets contrastes au sein même de la surface de fond. 

Souvent, Amandine Lamand part d’une idée très embryonnaire de composition qu’elle extrait des multiples croquis de ses cahiers, pour ensuite la transposer en textile en se laissant autant guider par l’intuition de départ que par le travail manuel lui-même et ses aléas. 

Il y a donc ce jeu graphique entre un blanc et des marques plus vives. D’un point de vue chromatique d’ailleurs, elle se plaît à faire vaciller quelque peu les dites règles de l’harmonie des couleurs, en combinant volontiers des teintes semblant a priori avoir peu de relations les unes avec les autres. C’est une logique de contradictions, de déviations graphiques qui l’intéresse beaucoup. 

En troisième lieu, il y a son goût pour l’usage de matières textiles de sources hétérogènes, qu’elle recycle volontiers dans ses travaux. Elle a amassé au fil du temps une réserve de tissus et de fils de toutes sortes qui est un peu sa bibliothèque de matières, voire de motifs, au sein de laquelle elle vient puiser pour la confection de ses nouvelles créations.

En quatrième lieu –et c’est sans doute le point le plus fondamental– il est question d’une relation particulière qu’elle entretient avec l’idée de structure. Tout s’amorce fréquemment à partir d’une structure (et on sait combien cette idée de structure, quasi mathématique, est au cœur de l’art textile depuis toujours), donnée généralement par l’usage du métier à tisser lui-même. Et c’est alors que débutent des improvisations autour de celle-ci. Un peu comme en jazz où on se lance dans des variations au sein d’un morceau ayant ses codes, ses rythmes (la musique étant certainement, avec les mathématiques, l’autre sœur inconditionnelle du textile). 

 

 

 

A observer ce travail patient de dressage de lignes impliqué par l’usage du métier à tisser, au sein duquel Amandine Lamand introduit des modifications, des imprévus, et à voir l’aspect plastique que cela prend, on pourrait presque songer à l’image de l’onde radio et de ses grésillements. On pourrait aussi penser aux lits des ruisseaux qui vont leur chemin en ondulant sans cesse au long d’une ligne rythmée par le contour vif et élégant de tous les obstacles qui se présentent à elle : pierres, arbres, plantes…Il y a ces lignes frémissantes dans nombre de ses travaux. 

 

Dans le second ensemble de travaux, plus ouvert à la collaboration, viennent les installations et les objets. Il faut ici parler en particulier d’une installation récente et particulièrement spectaculaire qui semble déjà être un lieu où beaucoup d’enjeux apparaissent ou réapparaissent. A l’occasion de la manifestation publique « Namur en mai », Amandine Lamand a proposé d’installer dans l’espace public une grande structure en métal se présentant comme des cadres rectangulaires tenus sur pieds en béton et disposés en une ligne brisée à la façon des paravents.

Au préalable, elle a confectionné de grandes bobines de « fils » d’un genre particulier. Elle a sollicité son entourage pour obtenir des vêtements usagés. Et elle y a découpé de longues bandes de tissus qu’elle a patiemment nouées les unes aux autres, comme pour former ces cordes de draps dont se servent les prisonniers pour s’échapper dans les films, si on peut solliciter cette image en lui ôtant toute charge dramatique. Elle s’est servie de ces fils recomposés et irréguliers (à nouveau, la ligne grésillante) pour établir une grille : d’abord en tendant des fils verticaux, ensuite en proposant aux passants, vagabondant en ce mois de mai 2018 dans la rue du Collège à Namur où était dressée la structure de venir horizontalement entrelacer d’autres fils. Un plan vertical, un plan horizontal : c’est bien le principe structurel du textile qui se jouait là à grande échelle avec plusieurs « tisseurs », sans compter toutes les identités plus anciennes qui pouvaient prendre part incidemment à l’aventure au travers de leurs vêtements usagés qui se trouvaient là réemployés. Un travail à plusieurs matières, mains, voix, âmes… Autant d’éléments joyeusement perturbateurs de la structure de travail donnée par ces cadres métalliques formant un métier à tisser géant.  

Preuve qu’il ne s’agit pas là d’un coup d’essai innocent (et non moins réussi), on voit aussi le travail qu’Amandine Lamand mène dans d’autres ateliers collectifs, mis sur pied dans tel ou tel contexte. Elle a par exemple un atelier collectif qui consiste à faire un travail textile au sein de la structure d’un tabouret, comme on en voit dans le Maghreb. C’est un tabouret bas dont les surfaces planes sont exécutées au moyen d’interventions textiles, ouvertes à toutes les fantaisies de compositions : autre exemple parlant de l’intérêt d’Amandine Lamand pour le travail créatif au départ et au sein d’une structure. Dans d’autres cas, ce sont de petits cadres rectangulaires en chêne qu’elle soumet à ses participants et qui donne lieu à de nouvelles variations, chaque fois marquées par l’univers de la personne impliquée. 

On le voit avec le tabouret, l’intérêt de départ qu’Amandine Lamand portait au monde des objets n’est jamais loin, et son projet est de continuer à interroger ainsi les allers et venues entre arts appliqués et beaux-arts, création individuelle et création collective.

 

 

Yoann Van Parys

 

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